Rencontres Philosophiques de Monaco

Rencontres Philosophiques de Monaco

Présentation

Nul n’est étranger à la philosophie. Simplement parce que les problèmes dont elle traite sont ceux qui traversent toute vie humaine : l’amour, la justice, la vérité, le temps, le désir, le pouvoir, la technique, la liberté, le rôle de la société, la fonction de l’art…

Les Rencontres Philosophiques de Monaco ont l’ambition de créer un « lieu » inédit, dans lequel la philosophie trouve sa maison, donnant hospitalité aux penseurs français et étrangers qui aujourd’hui la nourrissent de leurs recherches, et accueillant le public le plus large, à qui la philosophie apporte les outils de réflexion nécessaires pour comprendre le monde, la société, les autres et soi-même.

En organisant une série de conférences et d’ateliers mensuels, en conviant les personnalités les plus éminentes de la philosophie telle qu’elle s’élabore aujourd’hui en France et en Europe, en impliquant les écoliers, les élèves de lycées pour leur donner à entendre des voix qui viennent amplifier celles, essentielles, de leurs professeurs, en choisissant des thèmes de réflexion auxquels nul ne peut se dire étranger, en offrant au plus large public des analyses inédites, originales et claires, Les Rencontres Philosophiques de Monaco visent à devenir l’une des plus importante occasion d’élaboration, de communication et de partage de la philosophie telle qu’elle s’élabore aujourd’hui.

 

Présentation des Rencontres par Robert Maggiori

 

Les thèmes des Ateliers Philosophiques, et les personnalités invitées à y participer, sont choisis par Les Rencontres Philosophiques de Monaco.

Le programme complet et les podcasts des rencontres sont disponibles sur philomonaco.com, ainsi que l’inscription à la lettre d’informations et d’actualités et les recommandations de lectures.

Nous vous invitons à nous suivre sur @philomonaco.

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2bis, rue Emile Loth 98000 Monaco

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CONFÉRENCE & RENCONTRE
Corps sportif, corps esthétique

Corps sportif, corps esthétique

12
Mars
20 26
Saison 2025/2026 - Les Rencontres Philosophiques de Monaco
C’est en passant par la porte de Dipylon, au nord-ouest d’Athènes, qu’on arrivait après deux kilomètres à peine, à l’Académie que Platon avait ouvert après la mort de Socrate. Dans l’enceinte de la propriété, se trouvaient un grand jardin, plusieurs autels, des portiques, une statue d’Apollon, un sanctuaire dédié à Athéna, quelques habitations, des salles de cours et un gymnase. Tout semblait être voué à l’éducation, dont les lieux mêmes suggéraient qu’elle devait être indissociablement religieuse, citoyenne, physique et intellectuelle. Venus de toutes la Méditerranée, les étudiants – dont quelques femmes, comme en témoigne Diogène Laërce – remplissaient leurs devoirs religieux, suivaient les leçons théoriques, apprenaient la gymnastique, la lutte, le pancrace, le lancer, la course, et, sous les portiques, lieux de rencontre et d’échange, ils parachevaient leur formation civique par l’art de la discussion publique. Ces activités étaient toutes portées par le même idéal: celui de l’équilibre – équilibre entre ce qu’on demande aux dieux par des offrandes et ce qu’on peut en obtenir, équilibre entre développement physique (gymnastikē) et développement intellectuel (mousikē), équilibre entre les différentes parties de l’âme dans le corps (pour simplifier: raison/tête, courage/cœur, désir/ventre), équilibre entre les composantes de la cité (la tête est associée aux gouvernants, le cœur aux guerriers, le ventre au peuple), qui devient cité idéale à mesure que l’équilibre devient harmonie, dont le nom sera justice. Dès son origine grecque la philosophie pose donc comme une équipollence entre corps sportif et esprit éclairé, l’un tempérant l’autre, au sens où la seule activité gymnique/athlétique peut tendre vers la force ou la brutalité, et où la musique, la poésie, la rhétorique, la dialectique et autres «arts mentaux» pourraient, exercés seuls, conduire à une faiblesse ou une «tendresse» privées de l’énergie nécessaire à l’action, y compris illocutoire. Est juste et belle l’action qui maintient l’équilibre, qui fait que l’intellect mesure et modèle le développement athlétique, et que le corps bien entraîné, s’harmonisant par l’exercice régulier, favorise l’ordre, l’effectivité et la cohérence de la pensée. L’harmonie du corps est harmonie de l’esprit, et l’harmonie des esprits est harmonie politique, harmonie de la cité – idéal qui se muera en dystopie dès que le corps sera perçu avec le christianisme comme lieu de péché, réceptacle de désirs honteux, méritant d’être puni, humilier, blesser, mortifier. L’harmonie du corps n’a pas seulement une dimension éthique et politique. La statuaire grecque classique montre à elle seule qu’elle doit à une sorte de mathématique des proportions, qui en fait le reflet d’un ordre divin ou de l’ordre cosmique, et la rend aussitôt «esthétique». Ainsi, pour théoriser l’esthétique du corps nu et la beauté parfaite, le sculpteur Polyclète (voir Le Doryphore) fixe-t-il dans le Canon (Ve siècle av. J.-C.) des principes de proportion extrêmement précis: la tête entre 7 fois dans la hauteur du corps, les jambes et le torse mesurent la même hauteur, soit trois fois celle de la tête, les genoux et les pieds font deux fois la hauteur de la tête, tout comme la largeur des épaules, le bassin mesure les deux tiers du torse, les cuisses représentent deux tiers des jambes, etc. Un siècle après, Lysippe modifiera les règles, dans le souci de rendre la silhouette humaine plus svelte et élancée. Et Léonard de Vinci (voir L’homme de Vitruve), lui, définira le canon en fonction du nombre d’or ou section dorée (rapport unique entre deux longueurs a et b telles que le rapport de la somme des deux longueurs (a + b) sur la plus grande (a) soit égal au rapport de la plus grande (a) sur la plus petite (b)). Dans chaque cas, il s’agit, pour définir la (représentation) de la «beauté», de définir le rapport le plus harmonieux entre les parties d’un ensemble et l’ensemble lui-même – rapport qui pourrait se trouver dans la nature, les dimensions et proportions d’un arbre, la disposition des feuilles sur une tige ou des graines dans le cœur d’une fleur de tournesol, les spirales des coquillages, et auquel les arts, entre autres l’architecture, ont habitué l’œil. Le corps sportif, dès lors, soumis à la régularité de l’effort, à la musculation, à l’entraînement, pourrait s’éloigner du corps esthétique, d’autant que chaque sport nécessite une attention particulière au développement de tel ou tel muscle, telle partie du corps, qui fait que le corps d’une sauteuse en hauteur ou d’un lanceur de disque n’est pas celui d’une haltérophile ou d’un marathonien. On notera d’abord que le corps esthétique, associé à la peinture, au cinéma, à la mode, est soumis à la rotation incessante des critères – si bien qu’un martien soudainement tombé sur Terre à qui l’ont montrerait des nus de Rubens, de Bonnard ou de Modigliani, quelques films de Fellini, Pasolini ou Fassbinder, ne saurait pas vraiment ce qu’est la beauté idéale d’un corps, féminin ou masculin. Aussi prendre soin de son corps afin de le rendre moins réceptif à ce qui pourrait l’abîmer et davantage conforme à nos propres desiderata, hygiéniques, cosmétiques, esthétiques, est-il moins usant et périlleux que de vouloir l’alléger, le muscler, le maquiller, le modifier, pour qu’il réponde aux normes fixées par la société, lesquelles changent toutes les saisons comme changent les modes, ou par l’idéologie (on se souvient de la manière dont nazisme et fascisme, par l’obligation d’activités gymniques et sportives, ont voulu imposer au corps une forme esthétique musclée correspondant à la force et la puissance des politiques qu’ils mettaient en œuvre). Le corps sportif ne peut cependant pas renoncer à toute esthétique, parce qu’il possède tout à la fois les dimensions du jeu (on dit bien «jouer» au football), de la guerre (l’agon, la compétition), du travail (l’effort) et de l’art (gymnastique rythmique, patinage artistique…). Aucune de ces dimensions ne peut être enlevée: si on ôte les règles du jeu, sur le terrain c’est la guerre, si on ôte la compétition, reste le jeu mais disparaît le «match», etc. Aucun sport, autrement dit, ne peut renoncer à être aussi un art. Et là se trouve le facteur qui d’une certaine façon «contraint» le corps sportif à se rendre esthétique: à savoir que l’esthétisation du geste sportif rend celui-ci plus performant. Si on lançait un javelot comme ça, juste devant soi, il n’irait pas loin: la puissance de la course d’élan, le «pas croisé» et le blocage de la jambe avant, la rotation du buste, l’alignement du pied, du genou, de la hanche et de l’épaule, la sublime semi-ellipse que dessine le bras… voilà ce qui propulse la lance au plus loin. Tout corps sportif, autrement dit, est un corps esthétique – mais on ne sait pas si la réciproque est toujours vraie. Robert Maggiori
Proposé par : Rencontres Philosophiques de Monaco
Lieu : Théâtre Princesse Grace
Tout public
PMR
CONFÉRENCE & RENCONTRE
La gratitude

La gratitude

02
Avr.
20 26
Saison 2025/2026 - Les Rencontres Philosophiques de Monaco
Ce qui empoisonne la morale, c’est que le mal est plus facile que le bien. Le mal, en effet, il suffit de le faire une fois pour l’avoir fait pour toujours – s’il n’est guère de pardon. Alors que le bien, lui, ne se thésaurise pas, et l’avoir fait une fois ne dispense pas de le faire et refaire encore. Ainsi le militaire qui trahit, livrant ses amis à l’ennemi, devient-il un traître, est un traître et le restera, alors que le pauvre qui donne à plus pauvre que lui, accomplit certes une bonne action, admirable même, aussi admirable que celle du mauvais nageur sautant malgré sa peur dans le torrent pour sauver un enfant, mais ni l’un ni l’autre n’est pour autant, à partir de ce moment là, généreux ou courageux pour toujours. Une petite carence de la langue française le laisse voir à propos de la gratitude: négativement, on est un ingrat, si pas une fois on n’a manifesté à quiconque la moindre reconnaissance pour un bien reçu, mais positivement, si on l’a déjà fait, honnêtement et sincèrement, on n’est pas pour toujours… un «grat». Gratitude a pour contraire ingratitude, mais ingrat n’a pas, en français,  d’antonyme (existant en d’autres langues: grateful, grato, agradecido). Doit-on en tirer que la gratitude est une vertu «clignotante», qu’elle ne peut devenir un «état», une modalité d’être (d’où l’expression « je vous sais gré », en lieu et place de « je vous suis gré »), un penchant moral stable, et encore moins un «trait de caractère»? Comment a-t-elle pu être qualifiée – par Cicéron – de  «mère de toutes les vertus», si elle se manifeste «par réaction», si elle suscitée par un bien reçu, une faveur qui lui vient d’autrui, si elle est «seconde», s’il lui manque donc cette «force des commencements», inaugurale, propre à toute vertu, et à l’amour en particulier?Que gratitude dérive du latin gratitudo – à savoir une disposition ou un sentiment d’affection et de reconnaissance pour un don, une faveur ou un bénéfice reçus, qu’accompagne la sincère intention de les rendre – saute aux yeux. Il vaut la peine cependant d’explorer davantage le mot, venant donc de gratus, «reconnaissant». Si le substantif gratitudo est monosémique – signifie uniquement reconnaissance, mémoire du bénéfice reçu – l’adjectif gratus, en revanche, renvoie à plusieurs significations: un sens qu’on poussait dire objectif, l’associant à ce que l’on trouve à son gré, ce qui est « gradito », agréé, agréable, plaisant, apprécié, bienvenu – ce que n’est pas la persona non grata – et le sens subjectif d’«être reconnaissant», voire obligé ou redevable. Les deux acceptions ne sont pas divergentes cependant: la reconnaissance n’est pas dissociée en effet d’un sentiment d’agrément, de plaisir, dans la mesure où la faveur reçue n’a pas été demandée et n’est sujette à aucune condition, ni psychologique, ni morale ni pécuniaire: elle est donc – là accourent les termes parents – «gracieuse», gratuite, gratis, gratifiante, et on peut se congratuler de l’avoir obtenue et congratuler le généreux donateur, lui dire grazie. L’italien ringraziare ou l’espagnol dar la gracias se lient à la famille, alors que les français remercier et merci dérivent de merces, signifiant d’abord «prix», salaire, récompense, rançon, puis «faveur», pitié (sans merci), dépendance (être à la merci de), «grâce» (Dieu merci, demander merci ) et «rendre grâce à», soit remercier, tandis l’anglais thanks et l’allemand Danke charrient tous deux une parenté avec «penser», to think, denken, probablement au sens de «penser à», de «ne pas oublier» le bien qu’on nous a fait, être thankful ou dankbar. Les voies linguistiques qui conduisent au « merci » de la gratitude sont infinies!Toutes ces expressions touchent en fait l’un ou l’autres des trois «niveaux» que saint Thomas d’Aquin voyait dans la gratitude: reconnaître le bénéfice reçu, louer le donateur, lui «rendre grâce» et le remercier, enfin, selon les possibilités ou les opportunités, se faire un devoir et une «obligation» de redonner, rendre la faveur (ce que traduit le remerciement portugais: obrigado)Toute la vertu de l’amour tient à la force d’aimer, et non d’être aimé – comme on le lit déjà dans le Banquet platonicien. Et c’est peut-être cet infinitif actif qui, de prime abord, semble faire défaut à la gratitude. On le disait: elle est seconde, réactive: de fait, même exprimée ou cultivée dans le silence de l’âme, la gratitude relève toujours d’une dynamique relationnelle dans laquelle elle n’a pas de pouvoir initiateur: elle se manifeste toujours vis-à-vis de quelque chose ou envers quelqu’un(e), dont l’action l’a précédée. Le bien a été fait – mais pas par moi, qui suis désormais placé en position de l’accueillir et de le bénir sans l’avoir crée. Du point de vue psychologique, cette position est susceptible de faire naître comme un sentiment d’infériorité, une «gêne» comparable à celle du démuni à qui est allouée une allocation de subsistance, ou à celle que quiconque éprouve lorsqu’il reçoit un prêt d’argent, un subside, une aumône, une «aide humanitaire». Votre généreux secours m’est précieux, je vous en sais gré et vous remercie – mais comme j’aurais voulu n’en avoir jamais eu besoin! Ce sentiment n’est jamais celui de l’ingrat, dont l’ego est si vorace qu’il pense uniquement à s’engraisser et à tout prendre pour lui, sans se soucier de la provenance des «dons», ni de l’identité, des motivations, des intentions de ceux et celles qui lui viennent en aide. Mais la personne de conscience, elle, peut se sentir «en dette», souffrir d’être en position de débitrice, et, afin de ne pas la ressentir comme une douleur d’humiliation, vouloir au plus vite s’acquitter, autrement dit retrouver une «logique du don» dans laquelle l’échange rétablit la parité.Mais n’est-ce pas là oublier la «grâce» qui est dans la gratitude? Si celle-ci met «à rude épreuve», ce n’est pas parce qu’elle m’endette, mais parce qu’elle fend la cuirasse d’orgueil dont je m’entoure pour me sentir fort par moi-même et invulnérable, et qui, de fait, n’est qu’une armure de papier, un leurre, une illusion – car nul être humain n’est autonome et auto-suffisant, aucun ne peut être sans les autres, sans une vie reçue, un langage reçu, une éducation reçue, une culture reçue… Quand l’armure tombe en miettes, on s’aperçoit qu’à la lettre la gratitude est un reçu, un «certificat» qui atteste que la vente et l’achat ont bien eu lieu, que la facture a bien été payée – que j’ai reçu en cadeau la faculté de devenir un être humain par d’autres êtres humains, que j’ai reçu l’aptitude à faire le bien par d’autres êtres humains, qui l’ont déjà fait alors que j’en étais encore incapable. La logique de l’échange crée la symétrie. Le mal, de même, comme il en va dans la vengeance – laquelle, de plus, l’infinitise », un mal toujours plus grand répondant sans cesse au mal subi. Dans la gratitude se crée au contraire une relation que Catherine Chalier a dit être «asymétrique»: être reconnaissant, c’est toujours répondre à une action faite à mon profit, mais cette réponse est quand même éveil de ma conscience, laquelle, secouée certes par autrui, peut alors «voir» que le bien peut se faire puisqu’il a déjà été fait. L’ingratitude interrompt comme une fin de non recevoir l’action morale, provoque la déception, le regret, fait se rétracter la bonne intention du donateur comme une corne d’escargot, laissant ainsi au mal la possible de reprendre ses cycles délétères. La gratitude, au contraire, laisse ouverte la voie au bien, permet à l’action morale de se poursuivre, «gracieuse», gratuite et jamais achevée. A strictement parler, la gratitude n’a rien à rendre – que rendre au Dieu qui nous aurait crées? aux parents qui nous ont éduqués? aux maîtres qui nous ont formés? à ceux et celles qu’on a aimés, qui nous ont aimés et qui ne sont plus là? – mais par la grâce elle restitue et fait voir à tous la beauté que renferme et diffuse un geste d’altruisme.Robert Maggiori
Proposé par : Rencontres Philosophiques de Monaco
Lieu : Théâtre Princesse Grace
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La fidélité

La fidélité

13
Nov.
20 25
Présenté par Raphael Zagury-Orly, philosophe et membre fondateur Avec Christine Détrez, sociologue et professeure Alice Ferney, auteure Laurence Hansen-Løve, philosophe Parfois elle est de chien.Une fidélité sans faille, dense, intense, poisseuse, comparable, pour reprendre l’image de Merleau-Ponty, à ce miel épais qui colle à la cuiller. Elle est celle des hommes et des femmes qu’une foi (fides) inébranlable, rétive à toute critique, aveugle, porte au dogmatisme. Mais l’être humain, né d’autres et par d’autres accueilli, n’a pas en lui-même les ressources pour s’extraire de la déréliction, donner un sens et une direction à sa vie. Aussi est-il appelé à s’ouvrir à autrui, à donner et recevoir, à se lier à une personne, intégrer une communale de personnes, adhérer à un idéal. La fidélité «sociale», si elle n’est pas infectée de fanatisme, a d’abord ce sens: une personne est fidèle lorsque, en premier lieu, elle trouve une cause à laquelle se dédier, lorsqu’elle se voue volontairement et complètement à elle, et lorsqu’elle exprime son dévouement de façon efficiente et constante, en agissant en faveur de la dite cause. Une telle fidélité ne peut être ni suscitée, ni «exigée», ni contrainte: elle tient aux valeurs que l’on a faites siennes, aux devoirs que l’on croit moralement juste de suivre, à la «voix de la conscience», comme on disait jadis. En ce sens elle est réalisation morale et témoignage de liberté, si elle parvient à associer volonté et raison. Elle peut alors elle-même éviter d’abord de se muer en asservissement, en cette «dédition» médiévale qui liait le vassal au suzerain, en mettant toute l’obéissance d’un côté et tout le pouvoir dominant de l’autre, ensuite «vérifier», pour que soient écartée toute perversions fanatique et dogmatique, que la cause à laquelle elle s’est vouée continue bien de défendre les valeurs qui ont justifié à l’origine qu’elle s’y voue. Dans le sens plus courant et intime, la fidélité évoque moins cependant l’attachement à des valeurs politiques, religieuses, sportives, écologiques, etc., que l’engagement loyal et sincère envers une personne, avec laquelle s’est tissé un rapport d’amitié ou d’amour, que ce rapport soit institutionnalisé ou non. L’infidèle, dans ce cas, est celui qui trompe ou trahit. [...] Dès lors, on peut estimer que l’infidélité n’est pas plus un vice que la fidélité n’est en soi, une vertu. Si elle se porte sur un lien et une mémoire, la fidélité, en elle-même, ne «fait (crée) pas le bien», mais prend soin d’une relation que soude, au sein d’un couple par exemple, l’amour, lequel est certes une vertu, productrice de bien – mais non pas comme amour, comme état, mais comme fait d’aimer, comme élan qui sort de soi même (dans le deux sens: issu de soi, portant hors de soi), et dont personne d’autre que le sujet n’est «responsable». Lorsqu’une personne cesse d’en aimer une autre, pour toutes les raisons possibles et imaginables, personne de la déclare «infidèle». Justement parce que l’infidélité et la fidélité se définissent toujours par rapport à un lien, une relation, cimentée par un oui, par une promesse, par un pacte. L’être volage, par exemple, n’est ni fidèle ni infidèle, car, folâtrant au gré des désirs et des plaisirs, il n’a rien promis à personne ni signé aucun contrat moral. Il appert ainsi que l’infidélité n’est guère une méchanceté, au sens où l’infidèle provoquerait volontairement chez l’autre le mal et la souffrance: elle est une déchirure de contrat – la langue italienne le montre bien, qui nomme fedifrago/a l’infidèle, celui/celle qui brise (frangere) le pacte (foedus) – dont il sera certes difficile d’expliquer les motifs, une rupture de l’alliance qui avait crée la relation et qui, bien évidemment, peut susciter, chez soi-même, mésestime, regrets et remords, pour n’avoir pas tenu la promesse, et, chez l’autre, qui vivait dans la confiance et continuait à nourrir d’amour l’union, la plus grande la déception, l’infinie tristesse, une indicible douleur, le désespoir, tous les tourments imaginables, sinon un désir de vengeance. D’où il ressort que ni la fidélité ni l’infidélité ne sont décisives, bien que l’une conforte l’union et la cohésion – y compris l’union des vauriens, si elle est fidélité à une secte nocive ou à un gang mafieux – et l’autre apporte brutalement discorde, embrouilles et malheurs. L’important c’est d’aimer, l’important est de ne pas faire du mal aux autres, ne pas mépriser, ne pas humilier, ne pas blesser, ne pas meurtrir, ne pas tarir les sources de vie.Robert Maggiori
Proposé par : Rencontres Philosophiques de Monaco
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Frères et sœurs

Frères et sœurs

16
Oct.
20 25
Les mots se sont perdus. Dès lors on aime son mari comme on aime les chips ou son chien, on aime le cinéma comme on aime sa sœur, on aime un ami comme on aime un(e) amant(e). Les Grecs, on le sait, avaient une dizaine de termes pour distinguer les diverses formes d’amour et d’attachement, et employaient storgê – et non eros, philia ou agapé – pour qualifier le lien parental, l’amour des parents pour leurs enfants, et, par extension l’amour entre frères et sœurs (et même entre amis d’enfance, faisant comme partie de la famille). Mais cela ne renseigne guère, ou peu – il n’y aurait pas d’eros dans storgê, mais philia pourrait certainement s’y associer – sur la nature, la forme, l’intensité, la qualité du lien qui attache frères et sœurs. Ce lien est une donnée indéfectible, parce que de sang et parce qu’il ne peut être supprimé par aucune institution, même divine, quand bien même frères et sœurs n’auraient plus aucune relation effective, et possède en outre une extension maximale, pouvant d’un côté toucher l’amour proprement dit, alors incestueux, et, de l’autre, la totale indifférence, voire l’inimitié ou la haine. On constate que ce sont ces formes extrêmes là qui sont majoritairement représentées dans les textes sacrés, les mythes, les tragédies, le roman, l’art, le cinéma… Dans l’Ancien Testament, Caïn, le premier fils d’Adam et d’Eve, tue son frère Abel, dans la mythologie grecque, les fratricides et les sororicides sont aussi fréquents que les parricides, les uxoricides ou les filicides, dans la mythologie romaine, la fondation de Rome est scellée par le meurtre de Remus par son frère Romulus… A l’autre extrême, celui de l’amour, Zeus, le roi des dieux, épouse Héra, sa sœur, Osiris et Isis, deux des divinités majeures de l’Égypte antique, sont frères et sœurs, mais aussi mari et femme. Dans la réalité cependant, d’où ne sont exclues ni les relations passionnées d’amour incestueux, ni les plus féroces haines qui minent et font exploser la fratrie et la sororie – en un seul mot : l’adelphie – qu’en est-il de la nature du lien fraternel et sororal ? Qu’est en fait la fraternité/sororité ? N’est-elle nourrie que de tendre et ineffaçable affection, de soutien réciproque, d’équité, de loyauté, de mutualité ? Quelles sont les potentialités propres à ce rapport de sang, quelles fissures peut-il laisser apparaître, dues à des contextes inappropriés, des difficultés intra-familiales, des carences de confiance mutuelle, des séparations ou des éloignements, l’étouffement d’être sans cesse ensemble en un même lieu – ce qui avec le temps peut se muer en souffrances, en pathologies de la jalousie et de la rivalité, en blessures que rien ne peut plus cicatriser ? Pourquoi la fraternité est-elle devenue une valeur morale, complétant l’égalité et la liberté, alors que « sororité », hors des cercles féministes, est resté un terme, presque inusité ?Robert Maggiori
Proposé par : Rencontres Philosophiques de Monaco
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La vérité sur le divan

La vérité sur le divan

13
Juin
20 25
Présenté par Judith Revel, philosopheAvec Isabelle Alfandary, auteure et professeureStéphane Habib, psychanalyste et philosopheLaurie Laufer, psychanalyste et professeure de psychanalyseIl s’en passe des choses, sur un divan. Mais pas celles qu’on croit. Les jeux n’y sont que de mots, une parole en sort, tantôt jaillissante et irréfrénable, tantôt hésitante, tremblotante, entrecoupée de silences et de sanglots, une écoute en naît, rarement distraite, flottante et attentive. Qu’est-ce qui se noue, ou se dénoue, dans cette étrange conversation ? Le divan entend et voit tout: les mots, les silences, les notes, les tics, les mouvements du corps de l’analyste, les mots, les silences, les mouvements du corps couché de l’analysant, ses histoires, ses récits, ses rêves, ses lapsus, ses associations libres, l’expression de ses émotions, de ses désirs, de ses hantises, de ses gouts et dégouts, de ses peurs, ses résistances, ses espoirs, ses projets… Perçoit-il aussi, le divan, l’émergence au fil des séances d’une « vérité » ? Devient-il le lieu où thérapeute et analysé(e) se modifient l’un l’autre et accèdent chacun(e) à une plus nette conscience de ce qu’ils sont ? Est-il l’«assise» sur laquelle le «patient» se redresse et se reconstruit, se fait sujet, en consentant aux « vérités » que son inconscient lui révèle, en acceptant d’être ce qu’il est devenu et de devenir ce qu’à présent, par lui-même, il sait pouvoir devenir ?
Proposé par : Rencontres Philosophiques de Monaco
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